Stephanie Aubertin Psychologue

7
Mar 2017

 

Ou encore : est-ce que généraliser certains comportements à toute une tranche de la population est utile, est fonctionnel ?

 

Je réagis face à l’article de Franck Ramus et Nicholas Gauvrit sur la pseudoscience des surdoués en région francophone. J’ai laissé un commentaire sur le blog de Franck Ramus et acheté le magazine « La Recherche » où l’article a été renommé « La légende noire des surdoués », titre qui passe beaucoup mieux que le 1er pour lequel, avant de commencer sa lecture, on est déjà sur le qui-vive. J’ai également lu quelques commentaires acerbes ainsi que quelques billets sur des blogs spécifiques et suis étonnée devant l’incompréhension de la lecture de cet article et même devant les réinterprétations.

Je partage les mêmes idées que ses auteurs depuis longtemps car ce n’est pas cela que je vois au quotidien et ce n’est pas cela que je lis dans les recherches scientifiques internationales. Toutefois, j’accueille la souffrance des personnes qui viennent me consulter et j’essaie de faire en sorte qu’elles aillent mieux, le plus rapidement possible. Si d’ailleurs je croyais que les personnes à haut potentiel avaient certaines caractéristiques de personnalité, ou encore émotionnelles, je pense que mon travail ne servirait à rien car dans ce cas, cela serait inscrit dans les gènes et on n’y pourrait rien changer.

Une progressive remise en cause

Lorsque j’ai commencé à lire des livres de vulgarisation sur cette problématique, cela m’a touchée évidemment. Mais l’effet Barnum n’a pas duré longtemps car pour moi cela n’avait aucune logique : 1/ je ne reconnaissais pas ce que j’avais vécu ni d’autres amis à haut potentiel et qui vont bien ; 2/ j’avais l’impression que toutes ces personnes étaient des clones, or, dans ma pratique professionnelle, je les voyais toutes différentes ; 3/ je crois à la sélection naturelle dans l’évolution des espèces et si avoir une grande intelligence est à ce point problématique, alors les gènes liés à cette grande intelligence auraient depuis longtemps disparu. Je me suis mise alors à lire d’autres livres, des livres plus scientifiques et aussi des livres formant à la thérapie. Dans ces derniers, je retrouvais les caractéristiques des personnes à haut potentiel dans absolument tous les cas cliniques qui étaient cités. « Mais alors, si cela correspond à n’importe quelle personne, on ne peut pas dire que ce soit spécifique ou alors caractéristique des personnes surdouées ! » me disais-je alors. J’ai poursuivi mes lectures et mes formations en psychothérapie pour comprendre les processus qui amènent à la psychopathologie. J’ai alors recherché ces processus dans les personnes qui venaient me consulter et je trouvais, à chaque fois, des processus différents, dans des histoires de vie et des personnalités encore une fois très différentes. « Mais alors, est-ce qu’on peut considérer ces personnes comme possédant une liste de caractéristiques qui les définiraient ? » me demandai-je également.

Le poids de l’étiquette

Puis, je me demandais si affirmer qu’une personne est haut potentiel lui est réellement thérapeutique. En lisant ces lignes, vous allez très certainement répondre que oui mais considérons le contexte dans lequel on vit. On vit dans un pays où être à haut potentiel est considéré comme un handicap. Nombreuses sont les mères de famille qui m’ont répondu en pleurs, après que j’ai testé leur enfant de 4-5 ans qui pourtant allaient très bien : « Mais alors, mon enfant va être malheureux dans la vie ! ». J’ai aussi en tête le témoignage d’un de mes anciens stagiaires, dont la mère, très fusionnée avec ce qui est écrit dans les livres, lui disait que de toute façon, il était voué à être malheureux comme elle durant toute sa vie du fait de son haut potentiel. Voici un extrait de son témoignage :

 (…) Elle a façonné mon mal-être et mes automatismes de pensée. Durant longtemps, j’ai vécu avec ces idées incrustées en moi. Les amis que je me faisais ne comptaient pas vraiment pour moi, puisque de toute façon personne ne peut me comprendre. Je suis maladroit ? C’est normal, c’est à cause de ma douance. J’ai des goûts jugés originaux ? Douance. Du mal à m’endormir ? Douance ! Homosexualité ? La faute à la douance. Je suis très empathique ? La douance bien sûr ! Mais en même temps, je me trouve parfois très égoiste ? C’est normal, c’est aussi une conséquence subtile de la douance. Je vivais mon QI. Je pensais mon QI. Toujours. Tout le temps. J’étais devenu un chiffre. Mon QI guidait mes gestes et mes mots et les analysait après coup. J’étais entièrement prisonnier d’un diagnostic déterministe qui, comme une tâche d’encre sur une feuille de sopalin, s’était étalé jusqu’à s’emparer de chaque parcelle de mon identité (…). Après avoir compris qu’elle projetait sur moi l’intégrité de son malheur à elle, l’ensemble de ses regrets, de ses espoirs, de ses rêves inachevés, j’ai su qu’il fallait que j’entame un gros travail de réajustement de mon fonctionnement de pensée. Je voyais le monde et pensais, depuis mon plus jeune âge, sous le prisme unique de mon QI. Il fallait que je change. J’ai mené ce combat depuis ce jour. Un second souffle. (…) Aujourd’hui, les questions qui me torturaient depuis toutes ces années s’éteignent, s’atténuent progressivement jusqu’à disparaître. Ce n’est pas le chiffre, la mesure, le classement statistique, qui détermine ce qu’on est, qui on est, ce qu’on aime et ce qu’on fait. On existe, c’est tout.  Désormais, je commence à apprendre à exister. Autrement que par un quotient.

Ce témoignage est extrêmement touchant et révèle à quel point s’identifier à une liste de caractéristiques peut être pathogène (même si, à court terme cela soulage, à long terme cela est dysfonctionnel). Et c’est ceci que je combats au quotidien. Je ne peux aider une personne lorsque je lui attribue une étiquette car une étiquette, cela fige la dynamique d’évolution de la personne et nie ses processus. Dans mes bilans, j’utilise le terme de haut potentiel en tant que processus et non en tant qu’état.***

Le traitement cognitif de la situation : le petit caillou dans la chaussure

Dans sa thèse de doctorat dirigée par Jacques Grégoire, Sophie Brasseur analyse le fonctionnement des compétences émotionnelles chez les jeunes à haut potentiel intellectuel. Tout comme les auteurs de l’article susnommé, elle ne trouve pas de différence entre les enfants à haut potentiel et les enfants tout venant. Dans une des recherches de cette thèse, elle tente de regarder s’il y a des différences physiologiques dans la réactivité émotionnelle de ces jeunes à haut potentiel. Pour cela, elle projette des extraits de films qui sont validés comme provoquant certaines émotions de base (peur, tristesse dégoût…) et elle enregistre de manière concomitante à la projection de ces extraits, certains paramètres physiologiques (activation des muscles sur le visage pour l’expression émotionnelle, sudation de la peau qui est en lien avec certaines émotions, battements cardiaques il me semble…). Si les enfants à haut potentiel étaient plus sensibles émotionnellement comme on le lit dans la littérature de vulgarisation, ces différents paramètres physiologiques seraient plus élevés. Or, elle n’observe pas de différence entre les jeunes à haut potentiel et les enfants tout venant. À la rigueur, il y a une différence significative entre les filles, tous groupes confondus, et les garçons, tous groupes confondus, dans le sens où les filles ressentent et expriment plus leurs émotions que les garçons. Dans la conclusion générale de sa thèse, elle explique les difficultés émotionnelles que peuvent rencontrer certains jeunes à Haut potentiel par un traitement cognitif de la situation qui serait plus important et qui perdurerait beaucoup plus longtemps, c’est-à-dire une très forte intellectualisation dans le temps qui amènerait à ruminer et à donc maintenir une émotion à un fort niveau.

these_SophieBrasseu_ juin2013_fonctionnement_des_competences_emotion_HPI-265

Ainsi, lorsque j’ai lu les articles des différents blogs ainsi que les commentaires, j’ai vu de nombreuses erreurs d’interprétation et du « montage de mayonnaise » à partir de ces erreurs d’interprétation. Pour exemple, je vous cite le début du chapitre « Une histoire de marteau » du livre « Faites vous-même votre malheur » de Paul Watzlawick, un des créateurs de l’école de Palo Alto :

 Celui-ci veut accrocher un tableau. Il possède un clou mais pas de marteau. Le voisin en a un, que notre homme décide d’emprunter. Mais voilà qu’un doute le saisit. Et si le voisin s’avisait de me le refuser ? Hier, c’est tout juste s’il a répondu d’un vague signe de tête quand je l’ai salué. Peut-être était-il pressé ? Mais peut-être a-t-il fait semblant d’être pressé parce qu’il ne m’aime pas ! Et pourquoi ne aimerait-il pas ? J’ai toujours été fort civil avec lui, il doit s’imaginer des choses. Et si quelqu’un désirait emprunter un de mes outils à moi, je le prêterai volontiers. Pourquoi refuse-t-il de me prêter son marteau, hein ? Comment peut-on refuser un petit service de cette nature ? Ce sont les gens comme lui qui empoisonnent la vie de tout un chacun ! Il s’imagine sans doute que j’ai besoin de lui. Tout ça parce que Môssieur possède un marteau. Je m’en vais lui dire ma façon de penser, moi ! Et notre homme se précipite chez le voisin, sonne à la porte et, sans laisser le temps de dire un mot au malheureux qui lui ouvre la porte, s’écrit, furibond : « Et gardez-le votre sale marteau, espèce de malotrus ! »

Cela vous fait sourire ? Vous vous dites que ce n’est pas vous ? Et pourtant ! Je vois sans cesse autour de moi, que ce soient des patients ou des connaissances, des projections sur les pensées d’autrui alors que nous ne savons rien de ce qu’autrui pense. Et ces projections nous créent des émotions.

Pourquoi consulter au juste ?

Les personnes à haut potentiel ou à suspicion de haut potentiel qui viennent consulter, ne le font pas juste pour avoir une étiquette, malgré ce qu’elles disent parfois, mais plutôt pour aller mieux. Lorsque je leur explique leur fonctionnement à elles, c’est-à-dire les processus qu’elles utilisent et comment aller mieux, étrangement, il apparaît que l’étiquette n’était pas ce qui était recherchée. C’est ce que nous, en tant que psychologue, devrions-nous occuper.

 

Sources

 

*** : D’autant plus que certaines recherches qui utilisent la Théorie des Cadres Relationnels (Relational Frame Theory) ont montré, qu’en entraînant un groupe de sujets à dériver des relations entre plusieurs stimuli abstraits comme ci-dessous, le Q.I. pouvait augmenter entre 14 et 32 points. Hallucinant n’est-ce pas ? ! Cela signifierait donc que l’on peut devenir Haut Potentiel… Et dans ce cas, est-ce que notre sensibilité change également ?

entraînement de dérivation de relations

Cassidy et al. A relational frame skills training intervention to increase general intelligence and scholastic aptitude. Learning and Individual Differences 47 (2016) 222-235.

 

Sophie Brasseur « Étude du fonctionnement des compétences émotionnelles chez les jeunes à haut potentiel ». Thèse de doctorat dirigée par Jacques Grégoire. 2013.

 

 

 

 

 

3 COMMENTS

  • Ghislaine L.

    18.07.2017 | Reply

    Bonjour,

    Un bémol au sujet de l’article de Cassidy et al. (2016), qui observe une augmentation moyenne de 23 points de QI suite à un entrainement des enfants : cette étude présente de multiples défauts qui rendent ses conclusions discutables.
    Ainsi, le groupe ne comporte que 15 enfants, et il n’y a pas de groupe contrôle (un groupe d’enfants de même profil qui n’aurait pas bénéficié de l’intervention, pour comparaison) : il n’est donc pas possible d’attribuer le gain à l’entrainement. D’autres sources de gain peuvent être, par exemple : l’effet d’apprentissage dû à l’utilisation du même test de QI en pré et post-test, un effet général de l’attention particulière portée aux enfants durant l’étude, le fait que la personne qui a testé les enfants était au courant des résultats attendus, le fait que les auteurs ont transformé leur intervention en produit commercial et ont donc intérêt à démontrer son effet (leur site web contient les exagérations habituelles dans ce domaine), etc.
    Ces pistes sont soutenues par le fait que les notes ont progressé dans tous les sous-tests du WISC, et non uniquement pour ceux en lien avec l’entraînement.
    Par ailleurs, lorsque, dans une seconde expérience, les auteurs ont testé l’effet de leur intervention sur les performances scolaires, et avec un testeur non au courant des hypothèses, les progrès ont été beaucoup plus limités.

    Ceci dit, votre propos concernait plutôt la stabilité des scores au fil du temps. Sur ce point, on trouve en effet des études plus sérieuses qui indiquent que, si la stabilité globale est bonne, il existe une variabilité non négligeable à l’échelle individuelle.
    Par exemple, sur un échantillon de 96 enfants tout venant testés à près de 3 ans d’intervalle, Kieng et al. (2013) trouvent que 31% ont une variation significative de leur QI total (>7.26 points).

    Kieng, S., Rossier, J., Favez, N., & Lecerf, T. (2013). Étude exploratoire de la stabilité à long terme des indices standard du WISC-IV. Pratiques Psychologiques, 19(3), 163‑178. https://doi.org/10.1016/j.prps.2013.07.003

  • Luke

    05.10.2017 | Reply

    Bonsoir,

    Est-ce que vous savez où est-ce que l’on peut télécharger le programme pour s’entrainer à la théorie des Cadres Relationnels? Je me souviens l’avoir téléchargé il y a longtemps, mais impossible de retrouver où.
    (où bien connaissez vous un site pour s’y entrainer?)

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